Bons baisers de Gibraltar

tournoi-anonyme Pourquoi participez-vous à des tournois d’échecs homologués FIDE ? Certainement parce que vous aimez jouer face à de vrais humains, mais très probablement aussi parce que vous aimez la compétition individuelle et que vous espérez améliorer votre Elo. Vous n’avez que l’embarras du choix, tant l’offre de tournois en France et à l’étranger est vaste et variée. Votre choix se portera sur un tournoi précis en fonction de critères qui vous sont propres (niveau, lieu, facilité d’hébergement, prix, réputation, ami(e)s ou ennemi(e)s y participant, que sais-je encore) mais dans cette chronique, je voudrais vous aider à mieux choisir, en examinant une question qui peut paraitre aussi sotte que grenue, à savoir : « les tournois mixtes sont-ils bons pour améliorer votre Elo ? ». Je suis bien d’accord avec vous que, si vous êtes une femme, vous êtes effectivement en droit de vous poser la question puisque vous pouvez aussi vous inscrire à un tournoi strictement féminin, mais, si vous êtes un homme et que ma question vous a fait hausser les épaules, je vais vous démontrer que cela n’est pas aussi évident qu’il y parait au premier abord.

Women-Body-Chess-1147114

Commençons par présenter la méthodologie que j’ai employée pour répondre le plus sérieusement du monde à cette question en apparence idiote et un tantinet provocatrice, c’est-à-dire, comme je les aime. Comme il est totalement illusoire, avec les moyens dont je dispose, d’analyser tous les tournois mixtes de la planète, je me suis focalisée sur deux tournois mixtes de très bonne réputation : Gibraltar et Cappelle-la-Grande. Le premier, parce qu’il s’enorgueillit à juste titre d’une aura internationale indéniable, qu’il attire un grand nombre de joueurs et joueuses et notamment la crème de l’élite mondiale, de Hou Yifan à Hikaru Nakamura. Le second, dont la réputation n’est plus à faire tant en France qu’à l’étranger, parce qu’il rassemble encore plus de joueurs et joueuses et que c’est un tournoi français qui m’a paru être comparable au mieux au tournoi de Gibraltar, auquel vous n’êtes pas forcément à même de participer. Ainsi, en analysant les résultats de Gibraltar pour 6 années consécutives, de 2016 à 2011, et, emportée par l’élan, de Cappelle-la-Grande, de 2016 à 2010, soit 7 ans de tournoi, je dispose d’une collection de résultats significatifs, en termes de joueurs et joueuses, de nationalités et d’Elo.

femmes-échecs

En consultant soit la page officielle du tournoi, soit Wikipédia, il m’a été facile de trouver le nom du vainqueur du tournoi d’une année donnée mais trouver le nom de n’importe quel(le) participant(e) aurait tout aussi bien convenu. Ensuite, j’ai consulté les archives personnelles de ce joueur sur le site de la FIDE, ce qui m’a permis d’obtenir le détail de ses parties lors du tournoi considéré. En cliquant sur le lien fourni par la FIDE en en-tête de cette liste de résultats individuels, j’ai obtenu les résultats généraux du tournoi et notamment presque tous ceux qui m’intéressent, c’est-à-dire, classés du premier au dernier, nom, prénom, identifiant FIDE et points Elo gagnés ou perdus en fin de tournoi. Malheureusement, ce fichier, aisément exploitable par tout bon tableur, ne comporte pas un renseignement indispensable à mon étude : le sexe n’y est pas mentionné. Pour accéder à cette donnée, il faut donc scruter minutieusement toute la liste des inscrits, pour séparer les hommes des femmes (notés H et F par la suite). Beaucoup de prénoms sont univoques mais il en y en a aussi beaucoup qui m’ont laissée perplexe quant au genre des individus qui les portent, si bien que pour trancher, j’ai dû consulter les fiches individuelles FIDE, via le moteur de recherche et l’identifiant [1] car sur cette page, le sexe est indiqué. A titre d’exemple, je vous laisse deviner, puis vérifier, le sexe des inscrits suivants : Mahsa Bitalzadeh (ID : 1000241), Atsuhiko Kobayashi (ID : 7000049), Mischa Senders (ID : 1038390), Andrea Stella (ID : 827061) et Zhao Xue (ID : 8601283). Ceci fait tout de même, pour l’ensemble des deux tournois et des années étudiées, 5452 prénoms à répartir sur deux colonnes.

ordi et café Rassurez-vous, ce genre de tâche n’a rien pour me rebuter car je dispose d’un bon tableur, d’une cafetière et d’une grande ténacité dans ce genre de traque. En fait, pour tout vous dire, j’adore ce genre de défi.

Une fois les données rassemblées, il s’agit de réfléchir un tant soit peu à ce que l’on cherche. Comme le résultat global d’un tournoi est obtenu à partir des résultats de chacune des parties jouées, commençons par examiner le calcul des points Elo sur une de ces briques élémentaires, à savoir une partie unique, en prenant un exemple qui n’a rien d’exceptionnel: Soit un jeune joueur de 17 ans, coté 2053 Elo, qui bat un sénior affichant 2102 Elo. En utilisant le calculateur de la FIDE, on s’aperçoit que notre vaillant garnement empoche 22.8 points Elo, tandis que notre malheureux sénior ne perd que 11.4 points. Cette différence est directement liée au coefficient K, qui vaut 40 pour Rastignac et 20 pour le docteur Watson de notre exemple. Rajoutons, mais c’est une évidence, que les coefficients K ne sont pas genrés, si bien qu’Hermione Granger et Madame de Réal auraient totalisé exactement le même nombre de points Elo. Cette partie a donc spontanément généré 11.4 points Elo, sortis du néant par la simple magie du coefficient K. De même, il est facile d’imaginer des situations banales où des points Elo sont annihilés lors d’une partie et ce, pour les mêmes raisons (j’ai d’ailleurs hésité à intituler ce texte « le dossier K » en référence à F. Kafka et à son univers cauchemardesque mais mon esprit taquin a finalement préféré ce clin d’œil à James Bond et évidemment aux James Bond girls, après avoir un temps penché pour « un coup de Gibraltar », vous voyez ce à quoi vous avez échappé [2]). Dans un tournoi comme l’un des deux que j’ai retenus, tous les joueurs n’ont pas le même coefficient K, qui peut prendre, notamment à Gibraltar, toutes les valeurs autorisées, de 40 à 10, si bien que sauf extraordinaire coïncidence arithmétique, la somme totale des points gagnés et perdus par l‘ensemble des joueurs du tournoi n’est jamais strictement égale à zéro, certains tournois créant ex nihilo des points, d’autres en anéantissant. De plus, comme dans un tournoi, on ne joue jamais deux fois contre le même adversaire, la façon dont sont distribués ces points créés ou détruits doit être analysée de façon très prudente, afin d’éviter des assertions hasardeuses. D’abord, on peut employer une approche globale: Pour l’année A, le tournoi T a généré ou détruit P points. Une comparaison d’année à année est licite dans ce cadre, du moins tant que le tournoi ne change pas trop de formule. Tout à l’opposé, une analyse individuelle est également parfaitement valable : A la fin du tournoi, Bidule a gagné 3.45 points, tandis que Truc en a perdu 15. Il est très important de toujours garder à l’esprit qu’il n’y a aucun lien de cause à effet entre ces deux valeurs, sauf si Bidule et Truc ont été adversaires et encore dans ce cas, le lien logique n’est-il que partiel, puisqu’il s’agit d’une seule partie sur 9 (Cappelle-la-Grande) ou 10 (Gibraltar). J’insiste sur le fait que Rastignac/Granger ont gagné 22.8 points, mais sans les prendre (ou les voler) à Réal/Watson, puisque ceux-ci n’ont perdu que 11.4 points Elo.

femme-échecs2Cette remarque, étendue à l’échelle d’un tournoi, démontre qu’il n’y a pas lieu d’opposer les H et les F en termes de points gagnés ou perdus mais simplement de regarder un peu plus en détail comment les points apparus ou engloutis dans le tournoi se répartissent. Enfin, dans une partie unique, il y a une personne qui a gagné des points et une qui en a perdu, à deux exceptions près [3]. Cette remarque vous paraitra encore plus sibylline que la précédente, mais curieusement, elle est fondamentale et la compréhension profonde de ce qu’elle implique, et qui sera décortiqué plus bas, m’a couté une belle nuit blanche. Ces précautions oratoires annoncées, passons aux résultats et commençons par des généralités de bon aloi.

Le nombre de F au tournoi de Gibraltar a augmenté de 30 % entre 2011 et 2016, alors que le nombre total d’inscrits n’a augmenté que de 9,4 % sur la même période. Toutefois, les inscrits (H+F) et les F inscrites stagnent sur les trois dernières années. Le nombre total de joueurs (H+F) à Cappelle-la-Grande est toujours au moins le double de celui de Gibraltar et le % de F y jouant est clairement inférieur : 10,8% en moyenne sur 7 ans à Cappelle-la-Grande contre 14,3% en moyenne sur 6 ans à Gibraltar mais cela correspond malgré tout à plus de joueuses à Cappelle-la-Grande. Enfin, la participation globale (H+F) diminue à Cappelle, moins vite cependant que l’engagement féminin (-15.6% et -22.4 % respectivement sur la période). J’ai indiqué sous le label ‘à zéro’ les joueurs et les joueuses qui totalisent 0 points Elo en fin de tournoi : ce sont majoritairement des personnes qui n’avaient pas de classement FIDE au début du tournoi mais ce peuvent être aussi des personnes qui, miracle arithmétique, égalisent exactement pertes et gains lors de leurs parties, tel le GM Mikhail Ulibin (ID FIDE : 4101405), qui termine 30 ème de Cappelle La Grande en 2013 et était à 2521 Elo à l’époque [4].

tableau-generaux

Venons-en maintenant aux points globaux gagnés ou perdus, avec une conclusion évidente : il semble impossible de déduire une tendance. Certaines années, les tournois sont presque à zéro en terme de points créés ou perdus (Gibraltar, 2013 et 2014 : 3.35 et -0.85, respectivement et Cappelle-la-Grande, 2014, -2.77 points Elo) mais les gains peuvent être énormes (2016 Cappelle-la-Grande : 935,1 points !) tandis que sur les années étudiées, les pertes globales, quand il y en a, sont relativement minimes (-67.95 points Elo en 2011 à Cappelle).tableau-points

Je n’ai aucune explication fouillée à ce phénomène et sur les deux arbitres que j’ai interrogés à ce sujet, l’un (arbitre FIDE) est resté muet sur la question et l’autre (arbitre internationale) m’a indiqué ne jamais s’être penchée sur ce genre de calculs. Là d’ailleurs n’est pas le sujet central de ce texte et je me contenterai prudemment de dire qu’il semble que ces deux tournois aient plus tendance à créer des points qu’à en supprimer. Si l’on se penche maintenant sur les performances individuelles, pour lesquelles on peut donc parfaitement distinguer H et F, en revanche, de façon quasiment systématique (deux exceptions seulement en 13 ans), c’est un H qui accomplit la plus belle performance du tournoi (160 points -!-  en 2015 à Cappelle-la-Grande). C’est également un H qui se prend la pire des gamelles (-115.2 points à Capelle en 2015 et -114 points en 2014 à Gibraltar) mais, sur les 13 années couvertes par cette étude, jamais une F n’a perdu plus de points Elo que le pire des H, il s’en faut au moins de presque 10 points et cette différence peut aller jusqu’à 75 points.

femmew-echecs3

Pour finir sur ces aspects généraux, si l’on trace le nombre de points gagnés ou perdus par chacun et chacune, en fonction du classement final, rien ne ressort spécifiquement pour un groupe ou un autre, comme l’illustrent la figure 1 pour Gibraltar 2016 et la figure 2 pour Cappelle-la-Grande 2011, pris comme exemples typiques. On remarque seulement, mais c’est tout à fait normal, que les premiers du classement (en nombre de points de parties et départage) ont tendance à gagner plus de points Elo que les derniers du classement. C’est l’expérience que vous avez tous et toutes des Open : le premier du tournoi, qui a majoritairement gagné ses parties, puisqu’il est premier, repart avec des points Elo en plus, tandis que le dernier a beaucoup perdu de parties et donc de points Elo. Entre ces deux extrêmes, il n’y a pas de règle évidente car on peut réussir son tournoi en points de parties mais perdre des Elo ou le contraire, ou toute autre cas de figure.

fig1
On peut aller un peu plus loin et tenter de relier ces gains et pertes individuels au résultats globaux du tournoi, avec quelques précautions. Si un tournoi crée 11 points Elo, ça n’est pas pour autant qu’on ne peut pas y trouver quelqu’un ayant perdu 25 points Elo ou gagné 52 points Elo. Dit (et répété) autrement, 11 points Elo créés peuvent être le résultat de très nombreuses combinaisons de résultats de parties, si bien que comparer les points totaux des F et des H n’a pas de sens car chaque participant(e) du tournoi a probablement eu des adversaires des deux sexes même s’il/elle a sans doute rencontré plus d’H que de F puisque celles-ci sont moins nombreuses. On ne peut donc pas regarder des sommes de points mais on peut tout à fait comptabiliser combien de personnes ont gagné ou perdu des points, et c’est la dernière section des tableaux. Pour les résultats qui suivent, j’ai éliminé des comptes les F et H ‘à zéro’ puisque nous nous intéressons aux gains de points Elo dans ces tournois.

tableau-critere1

tableau-critere2

Première surprise, pour l’ensemble H+F, la probabilité de gagner des points lors de ces tournois est inférieure à 50 % : 48,8% en moyenne à Gibraltar et 48,5% pour Cappelle. L’écart à une chance sur deux est faible, certes, mais il est significatif car ce phénomène se reproduit tous les ans, à deux exceptions près : Gibraltar 2014 (52,4%) et Cappelle 2012 (50,3%).

femme rousse et chat Allons plus loin : existerait-il un critère discriminant permettant de prédire plus finement les chances de gain Elo ? Par exemple, les personnes rousses, ou celles qui possèdent un animal de compagnie, ont-elles plus de chances que les autres de gagner des points ? Évidemment non mais qu’en est-il du critère H/F ? C’est là que les données récoltées deviennent furieusement surprenantes (je rappelle que ceci correspond aux résultats d’un peu plus de 25000 – oui, oui, vingt-cinq mille – parties jouées [5]). Pour les H, pour les deux tournois et pour toutes les années, les probabilités de gain sont très proches des probabilités globales H+F donc en moyenne légèrement inférieures à 50% : très exactement 47,7% à Gibraltar et 47,8% à Cappelle. Cela n’a rien d’étonnant, tout simplement parce que les hommes sont très majoritaires dans ces tournois, ils imposent donc la tendance générale. En revanche, pour le groupe des F, qui est minoritaire, de trois choses l’une : ou bien ce critère de genre n’a pas d’incidence sur le résultat et on attend des valeurs proches du groupe des H, avec peut-être un peu plus de dispersion parce que la population considérée est moins nombreuse, ou bien ce critère est discriminant et être une femme est soit un atout, soit un désavantage. Regardez les chiffres. Pour 11 années sur 13, la probabilité féminine de gagner des points Elo est supérieure à 50 %.homme roux et animal

Conclusion statistique: une personne prise au hasard dans un de ces tournois mixtes a approximativement 48,5% de chance de gagner des points Elo mais, si cette personne est une femme, alors la probabilité qu’elle gagne des points augmente et passe à ≈ 55,5% pour Gibraltar et ≈ 53,8%pour Cappelle. Étonnant, non ?

 

Je vous laisse exprimer à votre manière ce que vous inspirent ces résultats numériques. Pour ma part, j’éviterais autant que possible les conclusions à l’emporte-pièce (du genre : « mesdames, les tournois mixtes sont bons pour le teint et les points Elo ») mais tout de même, j’aimerais suggérer à ceux et celles qui affirment que les tournois mixtes empêchent les femmes, prises en tant qu’entité genrée indépendante, de gagner des points, de changer de discours.

 

Isabelle Billard

 

PS : je tiens à la disposition de quiconque en fera la demande le fichier que j’ai créé pour cette analyse

[1] J’ai privilégié l’ID FIDE pour des raisons d’orthographe changeante de certains noms, pour des homonymies et parce que certaines rares personnes ont changé de nom entre le moment du tournoi et aujourd’hui.

[2] Et mon compagnon, qui adore les jeux de mots, m’avait suggéré « Mieux vaut Gibraltar que jamais ». C’est dire.

[3] Deux Elo strictement identiques et une partie nulle, ou au moins un joueur non classé FIDE en début de tournoi.

[4] Pour vérifier ses gains/pertes au tournoi : https://ratings.fide.com/individual_calculations.phtml?idnumber=4101405&rating_period=2013-04-01&t=0

[5] En estimant les forfaits à la louche à 10% et avec 10 rondes pour Gibraltar et 9 pour Cappelle-la-Grande.

 

Une opinion sur “Bons baisers de Gibraltar

Laisser un commentaire