Les filles féminines seront-elles un jour des femmes et des joueuses ?

La Coupe d’Europe des clubs a eu lieu récemment. L’équipe féminine française a eu les honneurs du site internet de son club avec ce titre : « Coupe d’Europe Des Clubs Pour Les Filles du [nom du club].  » L’équipe en question était composée de quatre joueuses nées en 1988, 1991, 1994 et 1998, des jeunes femmes entre 19 et 29 ans, toutes majeures. Certaines payent sans doute leur loyer ou leurs impôts elles-mêmes, elles peuvent posséder un permis de conduire, elles ont le droit de vote.

Alice_in_Wonderland

L’équipe de France féminine a participé aux championnats d’Europe. Elle était composée de Marie Sebag, Almira Skripchenko, Sophie Milliet, Pauline Guichard et Sylvia Collas, des joueuses souvent titrées, qui ont déjà joué dans l’équipe de France, qui sont toutes nées entre 1974 et 1988, et dont certaines ont des enfants. Et sur Facebook, dans les posts qui annonçaient cette sélection on trouvait systématiquement des « Allez les filles ! », « nos filles ont l’air en forme ! ».

Je comprends bien que les supporters et officiels qui utilisent l’expression « filles » pour parler de joueuses adultes ont l’impression que c’est sympa. Ça crée une proximité, comme si elles faisaient partie de la famille, ce sont nos copines. Sauf que je n’ai jamais lu, quand on parle d’équipes composées uniquement de joueurs masculins des phrases comme « Allez les mecs ! », « Les gars de l’équipe de France sont aux championnats d’Europe », « tous avec l’équipe des mecs ! » Ça fait bizarre, dit comme ça, non ? Si vous trouvez effectivement que ça fait bizarre, alors vous pouvez comprendre à quel point ça pose problème de parler de « filles » pour des femmes adultes.

Almira Skripchenko (photo Stefan64 / Wikimedia Commons)
Almira Skripchenko

 

On peut dire que ce n’est pas grave, qu’après tout l’important c’est qu’on les soutienne, que le problème n’est pas là… Mais cette manière de parler des joueuses est infantilisante. A mon humble avis, c’est aussi problématique que le terme « féminine » pour qualifier une joueuse. C’est un mot qu’il m’arrive d’utiliser, mais j’essaye toujours, dans ce cas, de le faire à proximité du terme « masculin » pour désigner les joueurs à chromosome XY. (Par exemple : « en Nationale 2 il est obligatoire que chaque équipe comporte une féminine et un masculin français. ») Parce que sinon je ne comprends pas pourquoi les hommes sont des « joueurs » et pas des « masculins » et les femmes des « féminines » et non des « joueuses » ; féminines qui sont là d’abord parce qu’elles ont deux chromosomes X et non parce qu’elles jouent aux échecs. Ce n’est pourtant pas bien compliqué de dire « joueuse » au lieu de « féminine » (et c’est même plus court, mais je ne sais pas si ça compte). Je m’étonne d’ailleurs toujours qu’il existe à la FFE une « Direction Nationale des Féminines » et un onglet « féminines » sur le site de la fédération, et que personne ne semble là-bas s’interroger sur ces termes.

Sophie Milliet (Photo karpidis /Wikimedia commons)
Sophie Milliet

Bien sûr ce ne sont que des mots. Mais des mots qui comportent des idées, ils ne sont pas neutres. Et l’idée principale que comportent ces mots est celle qu’une femme n’est pas vraiment une joueuse, qu’une joueuse n’est pas vraiment une adulte, que finalement ce n’est pas bien sérieux d’être une femme et de jouer aux échecs : on est là avant tout pour faire de jolis sourires et recevoir un beau bouquet de fleurs pour nous remercier de notre participation au tournoi… Et dans ce cas on se demande un peu pourquoi investir du temps et de l’argent sur ces « filles », sur ces « féminines » tandis qu’il y a de vrais joueurs auxquels s’intéresser… Ça vaudrait le coup d’y faire attention, à ces mots, ce n’est pas bien compliqué de modifier ces manières de parler et ça changerait sans doute une peu le regard qu’on a sur les joueuses.

Crédits photos : Almira Skripchenko : Stefan64 / Wikimedia Commons, Sophie Milliet : karpidis /Wikimedia commons

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