Une championne égale-t-elle un champion ?

Pourquoi l’immense majorité des joueuses participent-elles aux championnats féminins plutôt qu’aux championnats mixtes correspondants ? Il y a beaucoup de facteurs, et il serait difficile de tous les aborder dans un seul article. Je voudrais ici seulement parler de la tendance à vouloir attribuer la même valeur symbolique aux titres féminins qu’aux titres dits « mixtes ». Cela passe d’abord par le vocabulaire : un champion est un garçon qui remporte un championnat mixte. Une championne est spontanément interprétée comme étant une fille qui remporte un championnat féminin. « Championne » étant simplement le féminin de « champion », le terme devrait pourtant recouvrir exactement la même réalité, à savoir une fille remportant un championnat mixte. Mais pour cacher le fait qu’il y a actuellement moins de championnes que de champions, on préfère dévoyer ce titre que lutter contre la situation. A tel point qu’on a généralement recours pour les « vraies » championnes au qualificatif masculin « champion ». Une fille qui gagne cesserait-elle d’être une fille ?

Cette équivalence symbolique se manifeste par exemple dans le classement des clubs et des ligues aux championnats de France jeunes, classements qui ont certes peu d’influence réelle mais qui sont très représentatifs. Quand une fille choisit de jouer en mixte, elle rapporte inévitablement moins de points à son club et à sa ligue que si elle avait choisi le championnat féminin. Un exemple concret avec en 2017 Mathilde Broly et Anaëlle Afraoui, respectivement en cadet-te-s (mixte) et cadettes (féminin). Avec une performance élo similaire dans la même catégorie d’âge, la joueuse ayant choisi le mixte rapporte 1,5 points de moins à ses club et ligue (6 points contre 7,5 points). La participation d’une fille en catégorie mixte est donc considérablement moins valorisée dans ces classements. Ou plus exactement, on fait « comme si » les championnats féminins étaient équivalents aux championnats dits mixtes.

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Podiums du National et du National féminin 2014

Cette équivalence symbolique est aussi très présente dans la mise en scène des résultats échiquéens. La photo ci-dessus est presque parfaite de ce point de vue : trois champions (« mixtes » bien sûr) et trois championnes (féminines bien sûr), un homme et une femme sur chaque marche – ce qui souligne bien cette idée d’équivalence. Pour que l’image soit parfaite, il aurait fallu un bouquet de fleurs dans les mains des femmes pour faire pendant aux coupes des hommes1. Pourrait-on imaginer plus belle représentation de la fameuse « égalité dans la différence » ? Évidemment cette mise en scène ne fonctionne qu’entre hommes (participants d’un championnat soit-disant neutre quant au genre) et femmes : la même photo regroupant les podiums du National (neutre quant à l’âge) et du Vétéran paraîtrait par exemple complètement incongrue.

Autre exemple de mise en scène, ce récent article à la une du site de la FFE. 2017-maisuradze-miralles-abergelMaisuradze finit première du championnat, devant Mirallès et Abergel, respectivement 2ème et 3ème. Vous y avez cru ? Non, bien sûr, une femme championne ne peut être que championne des femmes, nul besoin de le préciser. C’est dans le cas contraire qu’on éprouvera le besoin de préciser qu’elle est championne mixte, ou mieux « champion » au masculin, soulignant ainsi le caractère exceptionnel, inattendu, voire contre-nature, de la chose. Bien sûr, en « lisant la suite », on aura le détail : Maisuradze est en fait 17è du tournoi. Mais la plupart des gens ne « lisent pas la suite », d’où l’importance du titre.

U14mixte

Par contre, pour les hommes, on ne précisera jamais qu’ils sont champions mixtes, car cela est censé aller de soi – même quand ce n’est pas le cas ! En voyant l’annonce ci-dessus, vous ne doutez pas du fait que Thomas Ariza ait remporté le titre de champion mixte en U14, d’autant qu’il est bien précisé entre parenthèse U14 alors qu’il est par exemple indiqué U10f pour Sofia Bellahcene. Eh bien vous avez tout faux, Thomas Ariza n’a en fait remporté que le titre de champion garçon. L’Union Européenne ne décernait alors pas de titres mixtes. Mais s’il avait fallu en attribuer un, il serait allé à Viktoria Radeva, seule première de ce championnat. Pourtant, si l’on disait simplement que Viktoria Radeva a été championne des moins de 14 ans, personne ne penserait qu’elle était effectivement championne « tout court » mais plutôt championne des filles de moins de 14 ans.Radeva-championneU14

Le summum dans le domaine de l’équivalence symbolique est donné dans cet article, critiquable à bien des égards, de Nisha Mohota (je ne l’ai pas retrouvé en ligne). On peut y lire notamment : West Bengal got its first grandmaster (GM) in the form of Dibyendu Barua in the year 1991. However the state had to wait twelve more years before it got its first Woman Grandmaster (WGM) – I became the first WGM of Bengal in 2003. Mary Ann Gomes became a WGM in 2008. Today Bengal has six GMs but only two WGMs [ma traduction: Dibyendy Barua est devenu le premier grand-maître (GM) du Bengale-Occidental en 1991. Par contre il a fallu attendre douze ans de plus pour que l’état ait son premier grand-maître féminin (WGM) je suis devenue la première WGM du Bengale en 2003. Mary Ann Gomes est devenue WGM en 2008. Aujourd’hui le Bengale a six GM mais seulement deux WGM]. On comprend que l’auteure accorde la même valeur symbolique aux titres de GM et WGM et que s’il y avait autant de WGM que de GM, l’égalité entre les genres serait atteinte.

Vous allez me dire qu’il faut vraiment être idiote pour croire à cette équivalence. Peut-être, mais quand on a dix ans, qu’on vous remet une coupe plus grande que vous et que tout le monde vous applaudit, il est effectivement très facile d’y croire. Ensuite on grandit dans le cocon de ces idées, et pour finir soit on se réveille, soit on préfère continuer à rêver parce que c’est moins compliqué que de tout remettre en question.

Une façon simple pour commencer à refuser cette équivalence symbolique entre titres dit « mixtes » pour les hommes et titres féminins pour les femmes, est de réserver strictement l’appellation « championne » aux vainqueures d’un championnat mixte et, s’il faut vraiment conserver des titres réservés aux filles (ce qui n’est pas mon point de vue), systématiquement préciser « championne féminine ».

D’autres expressions courantes du vocabulaire de notre monde échiquéen doivent être remise en cause. On entend souvent dire que des filles jouent « chez les garçons » pour signifier qu’elles participent à un championnat pourtant mixte, comme si les filles y étaient moins « chez elles » que les garçons. De la même manière, on entend souvent dire que Unetelle est, par exemple, la plus forte « de sa catégorie (d’âge) », pour signifier qu’elle est en fait première de sa catégorie de genre (et d’âge). Pour reprendre la formule d’un de nos commentateurs sur Facebook : « Il faut croire que pour la FFE2 la mixité est réservée aux hommes ». Tout cela parait insignifiant mais c’est une façon de discréditer en permanence les filles en tant que participantes légitimes à des championnats mixtes (quel que soit leur niveau échiquéen) et candidates potentielles à des titres mixtes. Cette façon de parler revient à dire que leur place naturelle, et les titres qu’elles doivent naturellement viser, ne sont pas mixtes (au contraire des garçons) mais féminins.

Une précision afin d’éviter des polémiques inutiles : je ne critique pas les joueuses championnes féminines ou concourant pour des titres féminins. Je critique les discours présentant ces titres comme ayant la même valeur symbolique que les titres mixtes correspondants. Il n’y a pourtant aucun doute : un titre mixte est plus valorisant qu’un titre féminin. Les joueuses devraient donc être encouragées dans cette voie, au même titre que les joueurs. Que la majorité des responsables échiquéens fasse le contraire, de la FFE au club de Triffouilly-les-Jars, est hautement problématique.

 

 

  1. En voyant la photo, un ami m’a même demandé s’il s’agissait de joueuses ou des petites amies des joueurs ! []
  2. Mais pas que, malheureusement. []

3 opinions sur “Une championne égale-t-elle un champion ?

  1. A propos de la remarque 2 : je n’ai pas remarque une multiplication des tournois a normes de WGM. Pouvez vous etayer votre these sur le sujet ?
    Par ailleurs, je dirai que le territoire francais est plutot quasi-vierge de tournois fermes a normes pour nos joueurs comme pour nos joueuses d’ailleurs, compares a d’autres pays europeens par exemple.

    • Bonjour,
      Merci pour votre commentaire très juste et votre vigilance. Vous avez tout à fait raison : j’avais Condom et Metz en tête et je n’ai pas vérifié s’ils avaient bien lieu tous les ans ni s’il y avait d’autres tournois. J’ai retiré la note, qui était de fait sans fondement.

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