Clara Le Bail: impressions d’une joueuse d’échecs

J’ai appris à jouer aux échecs à l’école. J’avais 9 ans. À l’époque, à Rennes, les échecs étaient très populaires dans les écoles et énormément de jeunes de ma classe d’âge ont appris à jouer. J’ai vraiment accroché.^84F8F1E203BEFBA0C4580395874A6E0F78BE650E42A4B75B31^pimgpsh_fullsize_distr

Ma sœur a aussi commencé à jouer et rapidement nous étions au Championnat d’Ille-et-Vilaine. Et il s’est passé quelque chose à la remise des prix de ce championnat qui n’était pas un malencontreux incident mais une situation symptomatique du monde des échecs. J’étais juste un peu trop jeune pour m’en rendre compte à l’époque.

Lors de la remise des prix – qui avait lieu dans un bel amphithéâtre – une fois arrivé au palmarès des grandes catégories féminines (c’est-à-dire minimes, cadettes et juniores donc entre 15 et 20 ans environ), il y a eu un chahut incroyable, des huées, des sifflets, moqueurs plus qu’admirateurs. C’était une situation désagréable, humiliante même, pour les filles qui se tenaient là penaudes sur l’estrade. Sans parler du chemin à travers la salle pour y arriver. Et les responsables n’ont rien dit. Probablement parce que ce qui aurait dû être un manque de respect évident vis-à-vis des joueuses était devenu banal. Mes parents étaient dans la salle. Ils ont été outrés et ont écrit un courrier au président du club. 

Et quand j’y repense maintenant. Je me dis qu’en fait rien n’a changé. Rien. Ni le machisme ambiant, ni la minorité qui s’en offusque. Ce n’était que le début.

 

Une autre histoire personnelle pour continuer, une anecdote qu’à peu près toutes les joueuses doivent avoir déjà vécue. Lors d’un open, j’ai gagné contre un homme d’une cinquantaine d’années, classé fide à 1500 si je me souviens bien (j’étais classée entre 1950 et 2000). J’ai gagné facilement. A la fin, il m’a dit « c’est la première fois que je perds contre une femme ». Je l’ai regardé exaspérée. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui répondre que ce n’était pas la première fois que je gagnais contre un con.

Outre la bêtise de cette remarque, cela m’a interpellée que ce joueur d’un niveau bien inférieur au mien  ait pu imaginer qu’il allait gagner malgré la différence de niveau juste parce que je suis une femme. Comme si mon classement n’était pas calculé sur la même base que le sien.

Ce n’est rien d’autre que du machisme primaire. Et il est bien trop souvent masqué par la question de savoir si oui ou non les femmes n’ont pas la même habileté aux échecs que les hommes – et la conclusion qu’ « elles sont moins fortes ».  Alors que ce débat et nos expériences de joueurs amateurs n’ont pas grand-chose à voir l’un avec l’autre. Je m’explique : quand bien même les femmes n’auraient pas la même habileté que les hommes aux échecs – et je suis convaincue du contraire – cela voudrait seulement dire que la meilleur femme ne peut pas avoir le niveau du meilleur homme. Pas du tout que n’importe quel homme est plus fort que n’importe quelle femme. Ce raisonnement s’appelle une erreur de logique.

Revenons à ce quinquagénaire… Je jouais le tournoi avec un groupe de garçons qui ont été également choqués. Ils n’ont pas trouvé ça si drôle contrairement à beaucoup d’autres joueurs. Peut-être justement parce que j’ai joué les compétitions avec eux, chez les garçons, plusieurs fois. Et que je venais toujours pour gagner. Je crois que l’on respecte simplement plus les joueurs dont on connaît la valeur, pas seulement que l’on a vu jouer mais contre qui on a joué ou avec qui on a joué.

Quand on apprend à jouer aux échecs, il faut apprendre à perdre. A trouver plus fort que soi. Pour certains c’est même une raison en soi de jouer. Ne pas perdre devient une motivation supplémentaire pour progresser. Le monde des échecs est un monde de préjugés. Face à ces stéréotypes qui ont la vie dure, les garçons qui commencent à jouer s’en imprègnent tout naturellement. Le respect quand on est une joueuse, il faut le gagner. Et parfois on ne le gagne jamais. Et on ne le gagne certainement pas en jouant entre filles ou entre femmes.

 

Il est également intéressant de voir ce qu’en pensent les néophytes. A chaque fois que je parle des échecs à des non joueurs, ils sont extrêmement étonnés et interloqués d’apprendre que les championnats ne sont pas mixtes. Pour la plupart des gens, s’il y a bien un sport qui devrait être mixte, ce sont les échecs et ils considèrent ça comme une évidence. A chaque fois, cette réaction me conforte dans l’idée que le système continue de fonctionner avec des règles obsolètes. Elle m’embarrasse aussi. Parce que je n’arrive pas à justifier cette séparation et que pourtant j’en fais toujours partie de ce système. Un système où des mesures sont mises en place avec des objectifs qui ne sont jamais mesurés. J’ai tellement entendu dire que les prix féminins attiraient les joueuses. Qui a mesuré l’impact de cette mesure ? Personne. On affirme juste que ça a l’impact présumé ; c’est plus simple que d’assumer que l’on a pu se tromper. Et de devoir réfléchir à d’autres options.

 

Le problème c’est justement le changement. Je pense qu’il y a bien plus de gens convaincus que les filles seraient plus fortes si elles jouaient avec les garçons qu’on ne veut bien le croire. Mais ça impliquerait de changer le système. Alors on parle de « développer les échecs féminins ». Mais que signifie « développer les échecs féminins » ? Ça devrait être un objectif en soi de rendre cette expression d’ « échecs féminins » caduque.  Au-delà de ça, la discussion se concentre souvent autour de deux leviers principaux : Augmenter le nombre de joueuses et/ou augmenter le niveau des joueuses.

J’aimerais formuler cela différemment : cela signifie intégrer les joueuses au système au même titre que les joueurs. Je pense que c’est avant tout cela qui mérite d’être changé. Et je pense que plus de mixité est une option qui va dans ce sens.

 

Un exemple pour illustrer ce sentiment de ne pas vraiment faire partie du même système que les joueurs hommes : il y a eu un tournoi féminin organisé dans ma région par la responsable local des « féminines ». A été organisé un tournoi exclusivement féminin bien sûr « pour que les filles se retrouvent » et au cours duquel les joueuses s’échangent à l’occasion de l’une des rondes « un produit fait maison ». Bien évidemment je n’ai pas participé à cet événement. Mais ce qui m’a le plus révoltée, ce n’est même pas le fait qu´étant une femme je sois supposée aimer tricoter ou cuisiner, c’est de me voir nier le statut de joueuse. Ou devrais-je dire de joueur. Comme si j’allais à un tournoi pour voir mes copines et papoter. Comme si les échecs étaient un prétexte. Quand je joue un tournoi, jouer aux échecs est le but. Pas un moyen ni une occasion.

 

C’est un peu la même chose avec les prix féminins. J’ai joué récemment un tournoi de 3 jours au Brésil (je vis actuellement à São Paulo). Je n’ai pas spécialement bien joué mais, après avoir gagné la dernière ronde rapidement, l’arbitre vient me voir en me disant gentiment « tu dois espérer que les 2 nanas qui jouent ensemble fassent nulle, pour le prix féminin ». J’ai été obligé de lui expliquer que … en réalité non. Que je ne joue pas pour gagner 25 euros de prix féminin, ce qui correspond par ailleurs au prix de l’inscription, que je travaille toute la semaine et gagne ma vie et que donc franchement ce prix je m’en fous et même il me déplaît. Dans le fond j’aurais préféré faire un bon tournoi et ne pas terminer première féminine, et ne rien gagner que je n’ai mérité par une performance.

Parce que je préfèrerais que l’on voie en moi une joueuse et pas une féminine. Parce que j’aimerais que l’évidence soit que je vienne pour jouer parce que j’aime les échecs, pas pour gagner un prix minable.

Ça a interpellé l’arbitre. Il en a parlé à l’organisateur du tournoi qui passait à côté alors j’en ai profité pour proposer de mettre une inscription à 50% pour les filles sans prix féminins. Parce que ça attirerait probablement plus de joueuses. Il a trouvé que c’était une bonne idée. Il m’a dit « on n’y avait pas pensé ». Maintenant ce sera comme ça pour chaque tournoi mensuel du club.

Comme quoi.

 

 

Clara Le Bail

 

 

 

 

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