OMC (Oh ma coupe !) Episode 1

Aujourd’hui, réaction à chaud et petit exercice d’analyse picturale à propos de l’image présentée ci-dessous et que j’ai reçue, comme d’autres, hier, en accompagnement d’un mail annonçant un événement échiquéen.

 

coupe-parite-chambery

Tout d’abord, reconnaissons que la conception de cette affiche est une réussite graphique et technique : des tons sépia raffinés, une diagonale superbement occupée par le galbe de la chaussure et soulignée par le trait discret du haut à gauche vers le bas à droite, les renvois clair/foncé et Roi/Dame, rien à dire, c’est du très beau travail.

En revanche, pour ce qui est du message véhiculé par cette image, c’est à vomir.

Je pense que tout le monde est au courant que le pied, et encore plus la chaussure de femme, est un symbole sexuel de toute première importance. Je ne vais pas vous refaire un cours d’histoire de l’art ou de symbolisme à la C. G. Jung, si bien que je n’illustrerai cette partie de mon propos que par deux images.

En premier lieu, le tableau « les pantoufles » du peintre Samuel Van Hoogstraten, daté approximativement des années 1560.

pantoufles

En première lecture, ce petit tableau a l’air bien banal, avec un paisible intérieur hollandais du siècle d’or où ne se trouve âme qui vive. A y regarder de plus près, que vous inspirent les détails suivants : à droite, la clef dans la serrure, à gauche, la bougie branlante en train de se consumer (il n’y a plus personne pour tenir la chandelle…) dans le fond, le tableau représentant une femme et un homme dans une chambre au lit rouge sang et, pour finir en beauté, trônant en plein milieu de la perspective des carreaux, les pantoufles abandonnées à la va-vite qui donnent leur titre au tableau ? Faut-il vraiment que je vous fasse un dessin ?

Deuxième exemple, plus proche de nous, une image du film « Parle avec elle » d’Almodovar, sorti en 2002. L’image est tirée du rêve de l’infirmier, dans lequel il se voit rapetisser et explorer sa patiente dans le coma. Je pense que là aussi, il n’est pas besoin d’en dire plus, la symbolique est assez claire.

parle-avec-elle

Revenons un instant à l’affiche qui fait le sujet du jour et comparons à la photo du film : En fait, c’est bien la même image : même utilisation du monochrome, même fameuse diagonale  et même vision d’un homme-Roi tout petit escaladant et prenant possession d’une femme immense mais réduite à un morceau d’anatomie ou, encore plus fort, à un accessoire qu’elle n’habite/n’habille même pas.

Comme vous le voyez, la chaussure de l’affiche porte un lourd symbolisme, qui ne date pas d’hier et est toujours très vivace. La chaussure à talon serait remplacée par un vibromasseur que le message serait à peine plus explicite. On a là l’expression graphique d’un double fantasme sado-masochiste, présent aussi bien chez les hommes que chez les femmes : la femme monumentale mais pourtant dominée par un homme. Si je puis me permettre, ça ne fait pas dans la dentelle.

D’autant moins que cette affiche n’est pas destinée, comme beaucoup d’autres qui enlaidissent les villes, à vendre des yaourts ou autre chose en exhibant une femme en grand et le produit en petit mais, tenez-vous bien, à faire la publicité de la Coupe de la parité, pour la phase ayant lieu à Chambéry ! On atteint des sommets, ou plutôt on touche le fond de la bêtise, de l’inconscience et de l’insulte, j’ose espérer non délibérée.

Comment peut-on oser associer une vision si déséquilibrée, archaïque et nuisible à la société des rapports homme –femme pour faire l’apologie d’une manifestation qui comporte le terme « parité » ? N’allez pas m’accuser d’être « coincée », je suis simplement atterrée. Je pourrais proposer  aux organisateurs de compléter l’affiche, en remplissant la diagonale vide haut-gauche vers bas-droite avec, au choix, une perceuse, un jet d’eau, un menhir, un serpent dressé, une pipe, un pistolet… la liste est longue, qu’on ne me dise pas que le ou la graphiste n’avait pas de solutions. Plus sérieusement, une bonne solution serait de retirer purement et simplement cette affiche et d’en concevoir une autre.

Dans l’esprit de ceux et celles qui ont conçu cette affiche puis l’ont diffusée, c’est peut-être la coupe de la parité mais pour moi, la coupe est pleine, je vous laisse le soin d’imaginer de quel liquide.

 

Isabelle Billard

PS1: vous trouverez l’intégralité du document pdf que j’ai reçu ci-dessous.

  affiche-coupe-parite-16-10-2016-chambery

PS2: vous trouverez aussi le texte de la lettre ouverte adressée à l’organisateur de cette manifestation ainsi qu’aux personnes qui étaient destinataires du message initial en suivant le lien ci-après.

lettre-ouverte-coupe-parite-chambery-2016

OMC (Oh ma coupe) Episode 2

Vous trouverez ci-dessous la nouvelle version de l’affiche diffusée pour l’événement « Coupe de la Parité » de Chambéry, ainsi que la lettre de remerciement que j’ai envoyée à l’organisateur.

affiche-coupe-parite-2

lettre-ouverte-parite-2

 

7 opinions sur “OMC (Oh ma coupe !) Episode 1

  1. Bonjour Isabelle,

    Joueur du club de Chambéry, je réagis à votre article à chaud et je viens au secours de mon ami Jean Paul Blanc, qui a conçu cette affiche. Tout d’abord, sachez que Jean Paul est responsable des féminines de la ligue du Dauphiné Savoie depuis des années, et s’il était sexiste on le saurait depuis longtemps…Jean Paul est tout le contraire du male sexiste c’est un instituteur reconnu, père de trois filles, et respecté et je n’accepte pas qu’on ternisse son image de la sorte.

    Quand au fond du problème, on peut tout dire et tout interpréter sur une image. Il a mis un roi et une dame et une chaussure à talon. La belle affaire! On pourrait interdire le roi sur l’affiche parce qu’on y verrait un symbole phallique? Interdire la chaussure à talons parce que c’est un symbole « génant »? Quand vous comparez la chaussure à talons à un vibromasseur je suis choqué et j’ai du mal à suivre votre raisonnement. Je trouve la comparaison excessive. C’est avec ce genre d’articles que vous démotiverez les bénévoles qui œuvrent pour le développement des échecs féminins dans la ligue du Dauphiné Savoie.

    J’espère que vous comprendrez mon point de vue.

    Cordialement,

    Michel DRILLAT

  2. Sachez aussi que Jean Paul s’est battu pour monter un dossier pour que le Club de Chambéry obtienne le label de Club féminin pour le club de Chambéry l’année dernière. Si vous aviez pu voir sa joie et sa fierté quand nous avons obenu ce label, il en était tellement heureux et fier….

  3. Bonjour,

    je réponds à vos deux commentaires en bloc.
    1) j’ai un message de Monsieur Blanc où il affirme qu’il n’est pour rien dans l’affiche.
    2) Il y aurait beaucoup à dire sur les échecs féminins, au niveau national pour commencer. C’est justement ce que l’association tente de faire.
    3) Et pour ce qui est du label féminin, je vous renvoie également à un texte du site sur le sujet. Il s’intitule: « promotion de la femme dans les échecs : le label féminin ».

  4. Je dois avoir une imagination terriblement morne, je suis bien incapable de sexualiser cette affiche.
    Je peux citer à l’envie des noms de compétitions, des affiches et des prix féminins qui m’exaspèrent quand ils ne me donnent pas carrément envie de m’exiler sur une île tellement ils me font honte.

    Mais là, sauf à absolument chercher un symbolisme en toutes choses ou à être fétichiste des pieds, ce n’est pas, à mon humble avis, ce qu’il y a de plus frappant. De prime abord, je me suis juste franchement demandé ce que venait faire la chaussure ici (le genre de détail-cliché que j’appelle le syndrome « rouge à lèvres » dès qu’on fait une affiche qui concerne de près ou de loin les femmes aux échecs).

    Je lis avec attention les billets d’E&M mais ici, je le dis respectueusement, ça sonne un brin « overreaction ».

  5. C’est une affiche peu appropriée et, osons le mot : « beauf ». Je ne vois pas ce qu’une chaussure à talons vient faire sur une affiche d’échecs (ou plutôt je comprends qu’elle est censée renvoyer à « parité ») et par un malheureux hasard (sic) il se trouve que c’est un Roi qui la chevauche. Entendons-nous bien : dans le cadre d’une exposition je me serai contenté de sourire en imaginant le processus créatif (« Alors on va mettre une pièce d’échecs sur une godasse et appliqué un filtre sépia : c’est génial ! ») digne des Inrocks mais ce qui est inapproprié c’est son emploi pour la promotion d’une compétition échiquéenne à mixité obligatoire !
    Je tenais à rassurer l’auteur de l’article : l’indignation est partagée même si d’un point de vue tout à fait personnel j’aurais délaissé la partie symbolismes de l’article de peur qu’elle ne desserve ma cause.

  6. Les talons aiguilles, les seins à l’air, les fesses à l’air, les femmes en bikini (même noir et blanc), les femmes à poil, devant un échiquier ou non, n’ont pas leur place ici, dans les échecs. Nous sommes des JOUEUSES d’Échecs et non des adjectives!

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