Parcours d’une joueuse d’échecs semi-professionnelle

Après mes études d’urbanisme, j’ai décidé de prendre un temps pour me consacrer exclusivement aux échecs. J’ai donc été semi-professionnelle voire professionnelle pendant presque deux ans. C’est pourquoi je voudrais retracer ici mon parcours et faire partager mon sentiment à propos de la mixité aux échecs.  

J’ai commencé les échecs à 6 ans ; c’est mon père qui m’a appris. J’ai d’abord regardé mon frère et mon père jouer ensemble avec une admiration sans borne. Puis ce fut à mon tour d’apprendre les règles. Peu de temps après mes parents m’inscrivaient dans le club d’échecs d’Ermont, la ville de mon enfance et de mon adolescence. Je me débrouillais franchement bien : après quelques mois d’échecs, j’ai fini 4ème dans un petit tournoi avec les enfants. Ce tournoi était mixte, comme tous les tournois du dimanche organisés pour les enfants. Je finissais très souvent aux places d’honneurs, plusieurs fois première, devant des garçons bien entendu et personne ne s’en étonnait. J’ai même gagné un tournoi en étant surclassée de deux catégories. Les gens venaient féliciter mes parents et quelques entraîneurs s’intéressaient même à moi. Tout commençait donc fort bien.

J’ai vite progressé, j’ai eu un très bon entraîneur et j’ai remporté le championnat du Val d’Oise puis d’Île-de-France pour me qualifier au championnat de France jeunes. Entre temps, mon frère avait arrêté les échecs. Il était très doué, ça ne fait aucun doute mais il ne supportait pas trop la compétition, ça le rendait malade. Je fais cet aparté car il me paraît important. On tente souvent de faire croire que les petits garçons sont plus compétitifs et les petites filles plus sensibles. Même si notre cas ne peut faire office de règle, il n’est pas moins valable que les propos lancés à l’emporte-pièce dans les discussions de café.

Mes parents étaient fiers de moi et m’encourageaient. Ils ne sont pas posé alors la question de ce glissement soudain. J’ai commencé à jouer les championnats de France chaque année, mais toujours chez les filles. La première fois, j’ai terminé au pied du podium, 4ème en poussines. Deux ans plus tard, je remportais le championnat de France pupilles filles. J’étais parmi les meilleures, chez les filles. Et j’ai commencé à avoir des articles dans les journaux locaux, je remportais des coupes clinquantes et on m’interviewait même. À l’école, j’étais même un peu connue. Je ne me posais pas la question de la mixité, ni de la valeur de mon titre ou bien de mon niveau réel. On m’avait fait jouer chez les filles, puisque c’était comme ça et que personne (ou alors les voix étaient trop peu nombreuses pour se faire entendre) ne voyait quelque chose à redire à cela.

Je suis donc rentrée dans ce petit monde machiste où on me félicitait de mes demi-titres. Je ne me souviens même pas du nom des champions chez les garçons, je ne me souviens même pas de leur niveau. Ça n’existait pas vraiment.

En grandissant pourtant, ces garçons sont tous devenus mes amis, mes meilleurs amis mêmes. On avait à l’époque des niveaux similaires mais on ne s’interrogeait pas sur le fait que je pourrais – devrais –  jouer chez les garçons. Même mes entraîneurs successifs ne l’évoquaient pas. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mes parents, mes amis, mes entraîneurs sont tous des gens progressistes pourtant, ça ne leur viendrait jamais à l’idée de faire une différence entre hommes et femmes.

Et pourtant voilà. J’ai joué pendant des années chez les filles, les championnats de France, les championnats de Monde, d’Europe, les tournois féminins à norme… Puis plus tard et c’est encore le cas maintenant dans les opens je remporte parfois les prix féminins, j’ai les inscriptions gratuites grâce à mon titre de Maître International Féminin, on m’invite même à certains tournois.

Malgré tout je prenais conscience petit à petit du machisme ambiant qui m’environnait : je remarquais les petites remarques ponctuées de « women chess ». Je voyais d’autre part les différences de niveau entre garçons et filles s’accroître au fil des années dans les catégories jeunes. J’ai décidé alors de jouer les deux derniers championnats de France chez les garçons. J’ai été deux fois championne de France… juniores filles, en terminant la première fille du tournoi. Je me rappelle cependant que j’ai fini à une honorable 4ème place dans mon tout dernier championnat de France à Pau, en perdant malheureusement la dernière partie. Je me rappelle aussi qu’en ne jouant pas chez les filles en juniores, j’ai empêché plus ou moins le championnat de France filles d’avoir lieu, faute de participantes. Pour moi, c’était impensable de jouer avec 6 joueuses (je dis le chiffre au hasard) alors qu’il y avait une compétition intéressante à côté. Des parents s’étaient plaints et avaient exigé que le championnat de France Juniore filles ait lieu malgré tout. Cette année-là pourtant, le championnat a été mixte.

Mais en fait, le mal était déjà fait. Même si j’ai continué les échecs, j’ai commencé à faire mes études et j’ai mis les échecs au second plan. J’ai continué à jouer des opens pendant les vacances scolaires et je me suis stabilisée aux alentours de 2200. Mes amis garçons du même âge avaient alors au moins 100 points élo de plus. J’ai eu quand même la joie d’être championne de France universitaire  (en fait j’ai fini deuxième au départage mais le premier n’était pas français). Je me rappelle d’ailleurs qu’on m’avait attribué le titre de champion, puisqu’il devait y avoir aussi le titre de championne pour la première fille.

Et puis au sortir de mes études, j’ai décidé de reprendre du temps pour faire des échecs. Je pensais faire un doctorat, mais finalement je n’ai pas reçu la bourse que j’espérais. Je me suis dit que c’était l’occasion de ne faire que des échecs pendant un temps. Je n’ai jamais voulu être professionnelle mais j’avais envie de progresser, de réaliser un certain nombre d’objectifs que je m’étais toujours fixés. Et là je me suis pris une grande claque. J’avais 25 ans et j’ai pris tout d’un coup conscience de beaucoup de choses. Ça m’a fait mal mais en même temps, ça a été comme se réveiller après une anesthésie. Je me suis rendue compte que non,  ce n’était pas vrai. Que non, les hommes et les femmes n’étaient pas franchement égaux. Je vous passe le discours féministe qui ne serait pas à propos ici. Mais voilà tout, j’ai commencé à regarder ce monde échiquéen avec un œil neuf, et cela en grande partie grâce à Aude Soubrier, qui est l’initiatrice de ce mouvement, de cette association « Échecs et Mixte ! ». Je ne peux pas dire que je ne m’en étais pas rendue compte avant (je trouvais les titres féminins ridicules par exemple, même si cela me satisfaisait quand même en partie), mais j’ai commencé à trouver tout cela, inadmissible. Inamissible que dans une discipline intrinsèquement mixte, on nous divisait, j’ai trouvé ça choquant que ce soient les femmes elles-mêmes qui tiennent parfois les discours les plus rétrogrades, les plus machistes. Que personne ne s’insurge contre des championnats de France jeunes séparés entre filles et garçons dans une société qui prône l’égalité entre les sexes. Que dire que les échecs n’étaient pas mixtes, cela  choquait tout le monde sauf les joueurs d’échecs eux-mêmes. Que des propos ouvertement machistes – les femmes sont moins fortes aux échecs parce qu’elles ont moins de testostérone par exemple – soient relayés, acceptés et finalement intégrés par les femmes elles-mêmes. Que ceux qui parlent des femmes, ce sont souvent les hommes. Que les femmes rient des remarques machistes à défaut de crier. Que tout le monde s’en fout. Que les institutions échiquéennes françaises ne prennent même pas le temps de regarder ailleurs ce qui se passe, dans d’autres disciplines, dans d’autres pays. Qu’on ne se pose aucune question et qu’on accepte tête baissée, comme des bénis oui-oui toutes les règles qui sont totalement obsolètes et dénuées de sens.

Alors on a posé la question ouverte d’un débat sur la mixité. On nous a insultées, on nous a fermé la porte. On nous a accusées de la forme sans s’intéresser au fond. Aucun débat n’a eu lieu et pourtant la question elle, existe bel et bien.

Il ne reste plus qu’un point à évoquer ici dans cet article. En quoi mon parcours a-t-il quelque chose d’intéressant dans le débat sur la mixité? Je crois que si à 10 ans, j’avais joué chez les garçons, et bien tout simplement, je serais plus forte. Excuse ? Peut-être. Mais je crois qu’il n’y a rien de meilleur que l’adversité pour progresser. Et puis je serais fière, fière d’être une joueuse parmi les joueurs et non une femme parmi des joueurs.

 

Mathilde Congiu

7 opinions sur “Parcours d’une joueuse d’échecs semi-professionnelle

  1. Hola, Mathilde. Me gustaría tener una charla contigo muy en la línea de este artículo para publicarla, si quieres, el El Correo de Andalucía, donde diariamente llevo una columna de Ajedrez. Tenemos un par de conocidos comunes, David Martínez y David Antón. El Divis creo que te hablo hace tiempo de ello pero no hubo contacto. Si sigues jugando en Madrid, en el Nuestra señora de Atocha, habría la oportunidad de poder encontrarnos, pues yo vivo en Madrid. Mi nombre de Facebook o Twitter es @chesspain por si quieres ver qué hago.
    Paco Hernanz

  2. Cher tous, et toutes,

    Directeur d’une société dans les hautes technologies (entre 15 et 30 salariés) je suis aussi joueur d’échec.

    Cet article n’a pour toute argumentaire, qu’une explication basée sur la morale et les bons sentiments. On pourrait pourtant s’attendre à quelque chose de plus scientifique de la part d’un esprit rationnel.

    Il ne vous a pas échappé que presqu’aucune épreuve sportive n’était mixte. Même le tir sportif olympique ne l’est plus depuis les années 90.

    Les corps entre les hommes et les femmes (cerveau compris) sont différents. Si vous mixez les équipes d’échecs (et pourquoi s’arrêter aux échecs alors ?) vous aurez 4 ou 5 fois moins de joueuses, dégouté de perdre à chaque fois.

    Vous pouvez prétendre que je ne suis pas scientifique en disant cela, néanmoins je vous laisse un lien : http://www.futura-sciences.com/magazines/sante/infos/actu/d/biologie-cerveau-homme-cerveau-femme-cablage-serait-different-50687/

    sans compter que je me doute bien que ma contribution ne sera pas même vraiment lu :-(

    • Cher Éric,
      Tout d’abord merci pour votre contribution.
      Effectivement, ce texte n’a pas de visée scientifique, il a pour but de donner un témoignage de quelqu’un qui a vécu la chose de l’intérieur. Je ne cherche pas à savoir si les hommes et les femmes sont différents, je crois que le problème ne réside pas là. Les avancées scientifiques ne peuvent et ne doivent pas nous empêcher de penser la société, nous dicter notre conduite ou nous imposer une façon de concevoir ou de vivre les choses.
      Vous remarquerez bien que je n’ai pas parlé des autres sports, nous nous contentons de ce que nous connaissons : les échecs. Outre cela, il y a un certain nombre de nuances parmi les sports puisque par exemple le foot est mixte jusqu’à 14 ans. Dès lors, la question me semble d’actualité en ce qui concerne les échecs. D’autre part, les échecs contrairement à la plupart des autres sports ne font pas appel à la force physique. Or cela fait maintenant quelques décennies que nous ne faisons plus de différences sociales entre les hommes et les femmes dans les disciplines mentales – à commencer par l’école – et cela malgré la différence supposée des cerveaux.
      Bien à vous,
      Mathilde

  3. Cher Eric,

    J’ai du mal à concevoir qu’un homme comme vous, certainement habitué à faire face à des problèmes complexes, ne voit pas l’absurdité qu’il y a à comparer les échecs aux sports classiques.

    Il ne vous a tout de même pas échappé que la performance que déploie un joueur d’échec est d’ordre purement intellectuel ?

    Je remarque néanmoins que vous prenez le tir en exemple . Vous voyez donc tout de même ce qu’il y d’insensé à mettre les échecs sur le même pied que la boxe ou le judo.

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