Le cavalier de ces dames

     Pour aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je ne vous parlerai pas du jeu d’échecs et mon propos sera tourné vers l’une des deux autres FFE, j’ai nommé la Fédération Française d’Equitation.

    Commençons par un petit retour en arrière sur l’art du cheval à travers les siècles. Je pense que tout un chacun tombera immédiatement d’accord que, jusqu’à ces derniers temps, l’équitation était une activité quasiment masculine, et le monde du cheval un monde d’hommes. Je n’en veux pour preuve que l’absence assourdissante de cavalières dans l’histoire : Tout à trac, il ne me vient à l’esprit que les amazones, demi-femmes puisqu’à demi-seins, Jeanne D’arc, brulée vive entre autre parce qu’elle avait refusé de reprendre ses habits féminins qui l’empêchaient de monter à cheval comme un homme et Lady Godiva, dont une seule (courte) promenade à cheval est répertoriée. A l’inverse, entre la garde républicaine, les uhlans ou Attila, j’en oublie, qu’ils me pardonnent, la mémoire collective est pleine de fringants cavaliers. Pour les temps récents et moins barbares, mentionnons Pierre Durand, dont le patronyme banal est associé au célèbre Jappeloup de Luze, tous les deux médaillés olympiques en 1988 (saut d’obstacle) ou encore Bartabas, et enfin, dans l’imaginaire collectif, Zorro et Lucky Luke.

     Reconnaissons qu’en effet, monter à cheval en robe est globalement moins pratique qu’avec des pantalons. Cela dit, pour avoir tâté des deux (je suis issue d’une famille de cavaliers et depuis l’âge de trois ans, j’ai passé un temps certain sur une selle anglaise et une selle d’amazone, je sais donc de quoi je parle), les deux sont possibles et nullement limités à un genre ou l’autre : En tant que femme, j’ai monté en selle anglaise, donc « comme un homme » et, inversement, strictement rien n’empêche un homme de monter « dans les fourches », c’est-à-dire en amazone : pour l’entrainement, on monte en pantalon. J’ajoute que la monte en amazone n’est pas limitée à de jolies prestations en musique et en carrière, pour preuve les enluminures moyennes-ageuses montrant des femmes, en amazone, participant à la chasse.

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Actuellement, le concours complet, le saut d’obstacle, le trek et le polo se pratiquent également en amazone. A ce propos, petit détail technique : sur les illustrations choisies pour cet article et datant du moyen-âge, vous constaterez que ces dames montent tournées à droite, alors que les selles actuelles nous font monter à gauche. Pour terminer ce petit tour, forcément partial et partiel, historico-artistico-littéraire de l’art de l’équitation, j’aimerais citer une héroïne littéraire qui a enchanté mes années d’enfance : Aurore, grande duchesse de Lautenbourg-Detmold, qui monte à cheval  (en amazone) mieux que les hommes et bat tout le monde sur son fidèle petit pur-sang Tarass Boulba (dopé à l’avoine gonflée à la vodka, curieux cas de dopage je l’admets) [1].

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Malgré toutes ces prémisses favorables aux hommes, même si les avis divergent quelque peu sur la période à laquelle le revirement s’est effectué, force est de constater que la FFE, puissante de près de « 600 805 licenciés (en 2008), 3e fédération sportive (unisport) française en nombre de licenciés et 2e fédération équestre mondiale » (d’après Wikipédia; tous ces chiffres pour vous montrer qu’il est inutile d’évoquer le biais statistique) accueille environ 80 % de cavalières… alors qu’elle était trustée par les hommes avant les années 1960. Les femmes formaient déjà environ la moitié des cavaliers licenciés en 1960 et de fait, je me souviens fort bien avoir été cavalière dans des reprises approximativement mixtes lorsque j’étais enfant, alors que, quelques décennies plus tard, lorsque j’ai conduit ma propre fille dans les clubs d’équitation, ceux-ci étaient gérés par des femmes, des femmes étaient monitrices, palefrenières et cavalières des reprises, d’où les hommes étaient absents.

   Comprendre le mécanisme par lequel cette transition de genre s’est effectuée sort du propos de ce billet. Si le sujet vous intéresse, je vous renvoie à un livre [2], sans doute contestable en partie, ainsi qu’à diverses pages internet abordant la question [3].  Notez que ce mouvement de balancier est excessif de mon point de vue et que je trouve tout aussi dommageable la situation actuelle que la précédente et que j’espère que dans un futur proche, hommes et femmes trouveront dans l’équitation un plaisir, un loisir et un sport mixtes. Encore une fois, décortiquer l’intégralité des raisons qui ont fait basculer le monde du cheval n’est pas l’objectif de ce papier. Je note que cette transition s’est opérée avec, pendant, grâce ou par suite d’un basculement de genre qui a visiblement touché bien plus que la sphère sportive de l’équitation : le cinéma et la littérature s’y s’ont mis aussi : quand j’étais enfant, j’ai pleuré à la fin du film Crin-Blanc, qui traverse le Rhône avec son cavalier et j’ai vibré avec Zorro, tandis que j’ai dévoré « Flamme cheval sauvage » et « l’étalon noir », dont les héros humains et les écrivains sont tous des hommes : Alec Ramsay et Steve pour les héros de papier et Walter Farlay, puis son fils, pour les auteurs. Si vous mettez le nez dans les rayonnages d’une librairie, catégorie « littérature de jeunesse, section équitation », actuellement, les auteurs s’appellent Stacy Gregg, Sue Bentley, Sylvie Baussier ou Sophie Thalman, et les héroïnes humaines Alexandra, Eléonore, Isabelle (tiens, tiens…) Samantha ou Léna, même si on déniche tout de même un Kévin. Regardez les couvertures de ces livres, il est clair que le lectorat visé est féminin de façon ultra-majoritaire. Le changement est notable également dans deux domaines connexes : allez dans un magasin de sport, vous serez surpris de voir combien les accessoires d’équitation se sont mis au rose et surfez un peu sur le site de la FFE, vous constaterez que le nombre de disciplines équestres a explosé.

Revenons donc à la FFE qui nous intéresse plus particulièrement sur ce site et tâchons de tirer les leçons issues de cette autre FFE, j’ai nommée l’équine :

  • Clairement, ce n’est pas parce qu’un domaine est « viscéralement » ou « génétiquement » réservé aux hommes qu’il ne peut pas basculer en un domaine presque exclusivement féminin. En d’autres termes, ce ne sont pas des millénaires d’atavisme masculin qui empêchent les femmes de s’installer dans un domaine et d’y devenir prépondérantes. C’est donc un petit clin d’œil aux tenants du sujet de mon premier billet d’humeur, le fameux mythe de la caverne. Notez que c’est aussi un petit clin d’œil à ces femmes qui m’ont trop souvent sorti l’argument « oui mais bon, la mixité H/F aux échecs, ça dépend de tellement de critères, on n’y arrivera jamais ».
  • Inversement, la couleur rose des tapis de selle, les filets avec des paillettes et toutes les fanfreluches qui vont avec ne sont pas pour me satisfaire : Je râle suffisamment contre le sexisme pour ne pas m’offusquer de celui-là et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles les hommes fuient maintenant l’équitation, alors qu’il n’y a strictement aucune raison, ni physique ni intellectuelle, pour observer une séparation genrée dans ce sport, comme expliqué plus haut.
  • Par suite, je pense que l’idée d’offrir des bouquets de fleurs ou des porte-clefs roses aux joueuses d’échecs en pensant que ça va les convaincre de revenir jouer est une ineptie parfaitement contre-productive.
  • En revanche, ouvrir la FFE à d’autres aspects du jeu d’échecs est certainement une excellente idée : Les échecs sont un sport de compétition, oui, bien sûr, mais les échecs restent un jeu, une activité ludique et un tremplin éducatif de tout premier ordre. Oui aux échecs spectacles, oui à des tournois mêlant système basque et random chess, histoire de changer un peu et d’attirer un autre public. Mettons aussi l’accent sur la maitrise de soi, sur le respect des règles ou sur les échecs artistiques.

 

[1]: Koenigsmark, de Pierre Benoit.

[2]: http://lhomme.revues.org/18492

[3]: http://lestrelin.canalblog.com/archives/2012/01/24/23325468.html;

http://www.liberation.fr/week-end/2006/12/09/un-rapport-plus-sentimental_59692

Isabelle Billard

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