Focus sur Sandra Roubin, représentante des joueuses à la Fédération Royale Belge des Échecs

Sandra Roubin est représentante des joueuses à la Fédération Royale Belge des Echecs depuis 2013. Elle est aussi titulaire d’un master en sociologie-anthropologie. Son mémoire, écrit en 2014, est intitulé « Échecs et genre – À propos de la pratique du jeu d’échecs en club ». Il vient d’être récompensé par le deuxième prix 2015 de l’Université des Femmes (prix qui récompense chaque année des mémoires en études de genre). Pour l’occasion, nous reproduisons ici un de ses articles, paru dans Le pion f n°164 d’octobre à décembre 2014.

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Joueuse d’échecs depuis 4 ans au cercle de Liège, je suis devenue représentante féminine à la FRBE en 2013. Mon plus grand espoir est d’observer une hausse importante de la mixité au sein du monde des échecs belge. Pour ce faire, j’ai réalisé mon mémoire en sociologie sur les échecs et les femmes en Belgique. Voici mon compte rendu.

Depuis les années 1990, on observe une certaine stagnation du pourcentage des femmes aux échecs. Leur nombre oscillant de manière irrégulière entre 200 et 300, elles représentent aujourd’hui 6% du nombre total de joueurs en Belgique. Déjà peu présentes derrière l’échiquier, elles le sont d’autant moins lors des compétitions interclubs (où elles représentent 2,6% des joueurs) et dans les comités des cercles (dans le Brabant wallon par exemple, elles étaient 4 femmes pour un total de 59 membres en 2014).

De nombreuses raisons expliquent cette absence des femmes aux échecs. Une principale est le don de temps ou de leur personne fortement intériorisé par les femmes, qui s’investissent grandement dans la sphère domestique et familiale. En outre, toujours aujourd’hui, les femmes consacrent plus de temps au travail domestique que les hommes. En Belgique, les femmes consacrent, en moyenne, 23 heures par semaine de leur temps aux tâches ménagères quand les hommes y accordent en moyenne 13 heures de leur temps (source : Institut pour l’égalité des femmes et des hommes).

La deuxième raison majeure découle de la socialisation sexuée des individus, active dans toutes les sphères de la société. Dans le domaine du sport, les garçons sont beaucoup plus encouragés à pratiquer des sports de compétition, contrairement aux filles. Les jeux de stratégies, matheux, sont davantage vus comme des jeux masculins, les filles étant plutôt « attirées » par des jeux de lettres… Cette scission des activités selon le sexe est d’autant plus importante que les parents transmettent généralement leurs hobbies à leur enfant du même sexe qu’eux, les papas encourageant ainsi davantage leurs fils à jouer aux échecs que leurs filles.

Cette bipolarisation entre activités féminines et activités masculines est d’autant plus ancrée que les stéréotypes sexués sont toujours fortement présents dans la société. Certains pensent que les garçons sont nés sportifs, dominants, courageux, rationnels, bricoleurs, stratèges, compétitifs ; les filles, émotives, évitant les risques, littéraires, douces, etc. Les hommes « auraient des cerveaux différents des femmes ». Aux échecs, l’aptitude de visualisation spatiale « congénitalement » faible des femmes en ferait des êtres inférieurs pour ce jeu, les femmes ne seraient pas compétitives « par nature », etc.

Ces arguments faisant référence à la différence « biologique » ou à la différence entre les cerveaux des hommes et des femmes n’ont jamais eu autant de succès qu’actuellement dans la littérature neuroscientifique et imprègnent à présent jusqu’aux médias et ouvrages de vulgarisation. Pourtant, il a été recensé que sur plus d’un millier d’études en IRM, seules quelques dizaines ont montré des différences entre les sexes. Mais ce sont toujours celles-là dont on parle ; alors qu’il existe tellement de variabilité entre les individus d’un même sexe qu’il est difficile d’établir une variabilité concrète entre « hommes » et « femmes ».

Plutôt qu’issues de différences « biologiques » entre les femmes et les hommes, les différences de comportements renvoient à des stéréotypes sexués qui se transmettent via l’éducation par les parents, l’école, etc. Ces stéréotypes sont intériorisés de manière inconsciente par les hommes et les femmes. Ce phénomène d’intériorisation s’appelle en psychologie la « menace du stéréotype » ou la « prophétie auto-réalisatrice ». Selon Vidal, il n’existe pas de différence biologique entre les hommes et les femmes. C’est au fil de la socialisation sexuée des filles et des garçons qu’apparaissent petit à petit des différences entre les sexes, à travers le phénomène de « plasticité cérébrale » : c’est la capacité d’adaptation du cerveau aux événements de la vie. Au cours des apprentissages et des expériences, c’est la structure même du cerveau qui se modifie avec la fabrication de nouvelles connexions entre les neurones. Rien n’est jamais figé dans le cerveau, quels que soient les âges de la vie. Il n’est donc guère étonnant de constater des différences cérébrales entre les hommes et les femmes qui ne vivent pas les mêmes expériences dans leur environnement social et culturel. Dans nos sociétés occidentales par exemple, les petits garçons sont initiés très tôt à la pratique des jeux collectifs de plein air (comme le football), particulièrement favorables pour apprendre à se repérer dans l’espace et à s’y déplacer. Ce type d’apprentissage précoce facilite la formation de circuits de neurones spécialisés dans l’orientation spatiale où les hommes excelleraient. En revanche, cette capacité est sans doute
moins sollicitée chez les petites filles qui restent davantage à la maison, situation plus propice à utiliser le langage pour communiquer. Garçons et filles, souvent éduqués différemment, mettent en place des stratégies cérébrales différentes.

Aux échecs, les stéréotypes ont aussi la vie dure. Que ce soit dans les discours des joueurs amateurs, des joueurs professionnels, dans les articles de la presse échiquéenne ou dans la littérature scientifique, les femmes sont présentées comme inférieures aux échecs par rapport aux hommes. De nombreux articles sur Chessbase ont discuté le niveau des femmes aux échecs et non leur faible nombre dans le domaine (alors que le deuxième facteur influe beaucoup sur le premier ! ) Cette infériorité est unanimement acceptée et même des joueuses ayant le titre de WGM se dévalorisent par rapport aux hommes. Kasparov parlait des « vrais échecs » et des « échecs pour femmes ». On commente davantage les tenues des joueuses plutôt que leurs parties, etc.

Parmi les jeunes joueuses que j’ai rencontrées (beaucoup moins chez les adultes), les filles disent qu’il est naturel qu’il existe des tournois féminins (ou sections féminines) car les filles sont naturellement plus faibles aux échecs que les garçons.

Suite à tout cela, comment les filles peuvent-elles s’épanouir dans un monde qui ne se considère pas comme le leur ?

Sur le tableau ci-après, l’on peut observer les chiffres sur le nombre d’abandons en fonction de l’âge des joueurs et des joueuses. Le taux d’abandon chez les jeunes est assez important. Cette tendance à l’abandon de la pratique du jeu chez les jeunes n’est pas caractéristique du monde des échecs. Dans de nombreux loisirs, ainsi que dans les pratiques sportives, les mêmes événements se produisent. C’est en effet vers l’âge de 11 ans que les enfants se jugent bons ou mauvais dans une activité et décident dès lors d’arrêter ou non la pratique de celle-ci. Le besoin d’indépendance et les changements qui surviennent lors de l’adolescence peuvent aussi conduire ceux-ci à abandonner leur sport ou loisir ou à se diriger vers une
autre pratique. Aux échecs, les filles abandonnent deux fois plus que les garçons quand elles ont entre 4 et 1 5 ans ! 50% des abandons concernent les filles de moins de 15 ans ; chez les garçons, 25% « seulement » concernent la même catégorie d’âge !

L’influence des stéréotypes liés au genre y est pour quelque chose, d’autant plus qu’ils sont un facteur prégnant au moment de l’adolescence (les garçons et filles étant encouragés à exercer une « pratique liée à leur sexe ») et ils touchent davantage les filles qui sont plus sujettes au problème de l’abandon durant l’adolescence, comme le corroborent les observations qui viennent d’être faites sur l’abandon massif des filles de la pratique des échecs. Le sentiment d’infériorité aux échecs par rapport aux garçons joue très certainement sur les chiffres d’abandons chez les filles.

Tableau : Nombre et pourcentage de joueurs et de joueuses qui ont abandonné les échecs depuis 1990 selon leur catégorie d’âge (Source : FRBE)

# joueurs# joueuses% joueurs% joueuses
4-15330056525% 50%
16-25275524421% 22%
26-35240713118% 12%
36-4520899516% 8%
46-5513955111% 5%
56-65709245% 2%
66-97533124% 1%
Total131881122100% 100%

 

En conclusion, les stéréotypes sexués ont une grande influence sur la non pratique des échecs par les filles (et les femmes), c’est pourquoi je demande à ce que chacun soit vigilant par rapport aux images qu’ils pourraient véhiculer sur les filles. Il est important qu’elles soient considérées comme des joueuses à part entière, à l’égal des hommes. Par conséquent, je conseille vivement les fédérations d’échecs de Belgique, communautaires, nationale, etc. de supprimer toutes les catégorisations filles-garçons qui sont parfois établies lors des championnats, ainsi que les prix et titres féminins. Ceux-ci confortent les filles dans leurs croyances qu’elles sont plus faibles que les garçons et diminuent en outre leur ambition d’obtenir des prix plus importants.

J’invite aussi tous les membres des cercles à encourager les femmes à s’investir dans les comités, pour une meilleure représentativité féminine, qui conduirait peut-être à plus de mixité si le club est vu comme moins masculin.

Sandra Roubin

2 opinions sur “Focus sur Sandra Roubin, représentante des joueuses à la Fédération Royale Belge des Échecs

  1. Bonjour Madame,
    Je suis heureux d’avoir lu cet article.
    A partir de l’année 2018/2019, je commence un cycle d’apprentissage du jeu d’échecs avec des enfants de 2ème et de 3ème maternelles. Je les suivrai jusqu’en 6ème primaire. Le travail sur les genres fait partie de mes priorités. J’allais effectivement commettre l’erreur d’organiser un tournoi réservé aux filles à partir de la 2ème primaire.
    Pourriez-vous me donner quelques conseils afin de permettre une harmonisation des genres grâce au jeu d’échecs ? Mes autres priorités se situent aux niveaux : parentalités, apprentissages, respect, écoute de l’autre, non-violence, …
    Vos recommandations me seront plus très utiles.
    Je vous remercie et je vous prie d’agréer, Madame, mes salutations les plus distinguées.
    Gérard Buxin

    • Bonjour,

      Ce n’est pas facile de répondre à votre question, parce que les pratiques dans l’animation aux échecs dépend très fortement d’une personne à une autre. Et notamment sur les questions de genre, je ne connais pas d’animateur ou d’animatrice qui ait fait part de ses réflexions sur le sujet.

      Les conseils que je donnerais sont :
      – être attentif à cette question car vous observerez peut-être plein de petites choses qui passent facilement inaperçues (mais j’imagine que vous l’êtes déjà)

      – rendre les enfants attentifs à ce sujet, interroger leurs idées reçues (le cas échéant) et les encourager à développer leur esprit critique.
      Par exemple j’ai déjà entendu des jeunes joueurs dire « ouh ! t’as perdu contre une fille, la honte ! » ou « les échecs c’est un jeu de garçons ». C’est l’occasion de discuter des représentations de genre.
      Il faut aussi interroger les pratiques du milieu échiquéen lui-même. Par exemple les championnats belges de la jeunesse séparent garçons et filles (pourquoi ?), et dans beaucoup de tournois, il y a un prix féminin (pourquoi ?).

      – donner des modèles féminins (pour le haut niveau comme Polgar ou Hou Yifan mais aussi dans les échecs amateurs)

      – encourager la solidarité entre filles plutôt que la concurrence. C’est très différent de s’entraîner ensemble pour ensuite concourir dans un tournoi mixte ou elles vont se soutenir les unes les autres que de s’entraîner seule pour jouer contre les autres filles dans un tournoi féminin.

      – ne pas avoir d’objectifs différenciés pour les garçons et les filles. Si on attend plus des garçons, ce n’est pas étonnant qu’ils progressent plus.

      – chercher dans les échecs les aspects qui vont plus facilement les séduire et les mettre en avant ces aspects dans votre enseignement. Culturellement les filles sont, il me semble, plus portées vers les activités sociales. Souligner l’aspect social du jeu (le jeu amical, le jeu par équipe, la tradition d’analyser sa partie avec l’adversaire, etc.) pourrait peut-être leur permettre de mieux accrocher.

      Je précise que ce ne sont que quelques idées. Je n’ai pas suffisamment d’expérience dans le domaine de l’animation avec les enfants pour être très affirmative. Par contre, ce serait super si vous notiez vos réflexions au fur et à mesure de votre expérience, afin de faire avancer la discussion sur le sujet.

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