Vide-mecum

guidePromise depuis longtemps, voici enfin une analyse de texte détaillée du « Guide de l’organisation des compétitions féminines », (septembre 2013) fascicule qui a reçu le label de la FFE, s’il vous plait. Je vous engage à le relire posément), ainsi qu’à consulter ses annexes. Dans la suite de ce billet d’humeur, et par souci de clarté, les citations du guide seront toujours entre guillemets et en italique. Les citations d’autres sources seront seulement entre guillemets, afin de les distinguer aisément des précédentes.

Sur le principe, un guide de l’organisation des compétitions serait d’une très grande utilité. Dans le détail, le fait que ce guide soit destiné à l’organisation des compétitions féminines laisse entendre qu’elles sont particulières. Par suite, on attendrait avec curiosité de lire le guide dédié à l’organisation des compétitions mixtes, à fins de comparaison. Malheureusement, à ma connaissance, ce guide n’est pas disponible.

Avant de décortiquer ce que ce texte véhicule d’inepties, de platitudes et de non-informations lénifiantes, posons-nous une première double question : qui a écrit ce texte et à qui s’adresse-t-il ? Une lecture rapide pourrait faire penser que la voix qui s’exprime est neutre, tout comme la personne à laquelle elle s’adresse semble être non genrée mais un examen plus attentif démontre que ce n’est pas le cas. Le texte est signé « la commission féminine », ce qui n’a rien de surprenant, vu le sujet. Cet organe de la FFE étant composé à la fois d’hommes et de femmes, on aurait pu s’attendre à ce que la commission, dans son infinie sagesse, adopte le nous de majesté mais, bien que nous trouvions effectivement une fois la mention « nous espérons », incidemment, la commission interpelle avec  « Désolée de le dire… ». Nous avons donc affaire à une locutrice morale. Inversement, il eut été judicieux de signaler, comme c’est par exemple le cas dans le livre de l’arbitre (chap. 2, point 2.1, version d’oct. 2015), également labellisé FFE, que « les mots « il » et « lui », lorsqu’ils font référence à une personne, ne préjugent pas du sexe de celle-ci : ils s’entendent aussi bien au masculin qu’au féminin »1. En l’absence de cette mention, je suspecte, sans en avoir la preuve, que le choix systématique du masculin pour s’adresser à la personne lisant ce fascicule (« chaque organisateur » « vous êtes maître de ce choix » « vous aurez pris soin d’être un maximum reposé ») n’est pas totalement conscient dans la tête de notre locutrice et il me semble qu’en réalité, elle ne s’est tout simplement pas posé la question de savoir, si, par le plus grand des hasards, une femme ne pourrait pas être également organisatrice d’un tournoi, fut-il féminin et par conséquent, maitresse des choix et reposée.

Quoi qu’il en soit, cet organisateur en chef est assisté d’un petit nombre d’hommes et de femmes (« cinq à six personnes, hommes et femmes », « les intervenants bénévoles » et juste après : « les dames [] les messieurs » mais encore « vos adjoints » – 3 fois dans le texte – et « vos assistants »). Les raisons de cette mixité du comité d’organisation sont absolument édifiantes : « Avec les compétitions féminines, il est peut-être plus facile de convaincre deux ou trois féminines. [ ] Elles vous apporteront une complémentarité unique dans les détails et la précision, le petit plus qui fait la différence avec d’autres évènements. Néanmoins, la présence, dans l’équipe, de quelques membres masculins est importante ; elle apportera une force logistique non négligeable et cautionnera le projet face aux réfractaires de tout bord. »

Si je résume, ces dames seront les petites mains minutieuses vouées aux détails du tournoi et ces messieurs incarneront la force et l’esprit d’organisation qui manquent à l’évidence aux premières, le plus beau étant pour la fin : plusieurs hommes dans le comité d’organisation sont nécessaires pour être les garants du sérieux d’un tournoi féminin. A mon avis, réussir à caser autant de poncifs en à peine sept lignes tient du tour de force. Pour finir ce tour d’horizon des principaux personnages croisés aux détours de ce guide, j’ai le plaisir de vous informer que l’arbitre du tournoi est, sans discussion aucune, un homme, nanti de quelques « assistants » : « l’arbitre choisi », « Voir avec lui » et « l’arbitre officiel ». Je vous entends protester mais je reste droite dans mes bottes. Ces choix de genre sont signifiants, d’autant que pour parler des sponsors et des édiles, la prudence est toujours de mise, avec l’emploi du pluriel : « officiels municipaux », « représentants officiels locaux et les représentants des administrations ou entreprises », « correspondants locaux », « les présidents de votre Ligue ou de votre comité départemental » ou « les officiels présents ».

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Image 1 : Partie amicale entre un organisateur de compétitions féminines et une représentante de la Fédération Galactique des Échecs, sous l’œil bienveillant d’un arbitre AF4. Identifiez-les.

Intéressons-nous maintenant au sujet principal, à savoir ce qui rend, parait-il, une compétition d’échecs réservée aux femmes si différente d’une compétition d’échecs non-genrée qu’il soit nécessaire de rédiger un guide spécial à ce sujet. J’ai identifié au fil du texte trois éléments clef constituant la quintessence de la compétition féminine réussie : i) le lieu, « élément essentiel d’une compétition féminine », ii) le standing général des à-côtés de la compétition, à savoir « des hôtels d’un certain niveau ou au moins d’une certaine qualité » et un « restaurant classique » mais surtout pas « la cafétéria du coin » et enfin iii) les récompenses et trophées, qui se doivent de « toujours jouer l’originalité » et d’« appuyer sur le côté féminin ». D’après notre locutrice, pris ensemble, ces trois points ne forment en réalité que le petit détail qui tue, le « petit plus qui fait la différence avec d’autres évènements » (ou encore : « les compétitions féminines, en particulier, demandent ‘le petit plus’ apprécié de toutes» et enfin « le ‘plus’ dont il est question »). Loin de moi l’envie de jouer les rabat-joie et je m’en veux de devoir doucher l’enthousiasme angélique de notre donneuse de conseils mais malheureusement, nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles, ou, dit autrement, « on n’est pas chez les bisounours ». Cette impérieuse demande de standing (« Merci de sélectionner des hôtels d’un certain niveau ou au moins d’une certaine qualité » et « Merci de privilégier un restaurant classique ») a un coût loin d’être négligeable. En effet, et il y a là un non-dit du texte qui vaut son pesant d’or, c’est le cas de le dire et de l’écrire, suggérer poliment – mais fermement – de choisir hôtel et restaurant de bonne tenue signifie que vous invitez les joueuses aux frais du tournoi, sinon, vous ne pourriez que fournir une liste d’hébergements et de lieux de repas avec une gamme de prix échelonnés et laisser les joueuses choisir elles-mêmes ce qui leur convient le mieux, du sac de couchage chez des amis avec sandwich jambon beurre jusqu’au trois étoiles et restaurant de spécialités grecques ou japonaises, pourquoi pas. Bref, 15 joueuses, 4 nuits chacune à 66 € (petit déjeuner inclus) plus 2 repas par jour pendant 3 jours à 25 € l’un font 6210 € ce qui, dès le départ, plombe singulièrement votre budget et encore suis-je restée très raisonnable dans les sommes attribuées à chacun de ces postes de dépenses et dans le nombre de participantes. Curieusement, le texte est totalement muet sur ce point, nous y reviendrons en détail plus loin. Cet étonnement de ma part est encore plus grand en ce qui concerne le lieu choisi pour le tournoi. Parmi les exemples fournis, le château de Villandry revient deux fois, c’est donc l’aune à laquelle nous allons chiffrer : d’après le site dudit château, il faut compter 900 € de location par jour, soit pour un court tournoi de 3 jours, 2700 €. Évidemment, si, tout à fait par hasard, vous êtes une bonne copine du propriétaire de Villandry, qui se trouverait, encore une fois par chance, président de la FFE, il y a certainement moyen de s’arranger dans le cadre d’un accord gagnante-gagnant, ce qui n’est nullement répréhensible, mais, clairement, cela n’est pas donné à tout le monde et nous sommes, il me semble, assez loin « du petit plus » dont se gargarise le texte. Au final, comme le dit si judicieusement le guide « les conseils et principes suivants seront toujours valables, [ ], il suffira juste de les adapter » et vous ne pourrez probablement pas suivre le patelin conseil « il faut, si possible éviter une salle des fêtes ordinaire et impersonnelle » et tant pis pour « une sensation de beauté, de classe, de majesté, prestige ou de sérénité » qui ravit tant notre locutrice. Une fois que l’on a chiffré lieu, hébergement et restauration, les cadeaux et trophées apparaissent comme une ligne financière de second ordre, même si la suggestion d’« un flacon d’un très bon parfum [ ] remis à chaque participante » laisse la porte ouverte à des additions possiblement faramineuses, tout comme les « fleurs (corbeille, vase ou composition) » prévues pour décorer les tables de jeux.

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Image 2 : Tableau daté de 1475, par Liberale da Verona (1445-1527). Tournoi mixte. Dénombrez les personnes présentes et calculez la proportion de femmes.

Réponse : 9 personnes, 4 hommes, 5 femmes. 55,5 % de femmes.

Que conclure de ce fatras prétentieux ? Tout simplement que bien que cela ne soit indiqué nulle part, ce guide concerne uniquement une compétition de prestige bien précise, cachée dans le sibyllin « exemple parmi d’autres » du texte : le championnat de France féminin de parties rapides. Ceci réduit notablement la portée générale du texte, vous en conviendrez, et son intérêt pour le commun des mortels organisateurs de compétitions féminines (ou pas).

La remarque précédente m’amène tout naturellement à examiner maintenant ce qui, dans ce texte, pourrait, à la rigueur, être utilisé par n’importe qui ayant envie d’organiser pour la première fois un tournoi d’échecs. Rappelons tout de même que dans le terme compétition (d’échecs) féminine, il y a compétition d’échecs, ce qui impose entre autre du matériel, un cadre de jeu, une cérémonie de remise des prix, probablement une buvette, par suite un budget, j’en passe et des meilleures. Sur tous ces points que j’ai la faiblesse de juger bien plus essentiels au bon déroulement du tournoi que le détail de la « petite bouteille d’eau minérale », que nous apprend le guide ? Strictement rien d’utile. Passons à la démonstration sur quelques points pris dans le désordre dans la liste ci-dessus.

Matériel de jeu et arbitrage. Si l’on en croit le texte, qui expédie les deux sujets en à peine plus de deux lignes, le matériel, c’est facile, c’est l’arbitre qui fait tout (« Voir avec lui pour la logistique du matériel ») ! Sans vouloir être désagréable et contredire systématiquement ce que dit le guide, ce n’est pas aussi simple. Je m’appuie sur le livre de l’arbitre (version d’oct. 2015) qui stipule : « la mise en place des jeux, pendules, cavaliers, numéros de tables et feuilles de parties, incombe à l’équipe d’organisation ». Pour en revenir à l’arbitre, dont il s’agirait simplement de s’assurer très tôt des disponibilités, je signale à toutes fin utiles que le niveau de l’arbitre, ainsi que le nombre d’arbitres, sont régis par des règles strictes qui auraient méritées d’être explicitées ou pour lesquelles un renvoi au livre de l’arbitre eut été bienvenu (par ex : LA, chap. 1, titre 7, point 33.2, pour leur nombre)

Buvette. De même, l’autorisation de proposer une buvette dans un lieu de tournoi dépend de la mairie, ainsi que du commissariat de police si vous voulez vendre des bières. Selon les mairies, ces autorisations s’obtiennent au coup par coup ou une fois par an lors d’une réunion précise, sont limitées en nombre sur une année et ont une plage horaire bien définie. Cela augmente quelques peu les soucis liés à l’expéditive description d’« une buvette bien assortie, afin de répondre au mieux aux différentes demandes ».

Cadre de jeu et à-côtés. Je laisse la parole au guide : « A l’entrée de la salle, prévoir deux personnes pour l’accueil, afin d’accélérer le pointage », « établir une disposition équilibrée des tables (selon les dimensions de la salle, occuper une grande partie de l’espace, en privilégiant le centre), et maintenir un espace suffisant entre chaque échiquier, pour assurer un plus grand confort de jeu » ; « assurez-vous d’une luminosité suffisante, car souvent certains lieux ne sont pas adaptés et un aménagement temporaire de l’éclairage est nécessaire; et du maintien d’une température agréable (en hiver : suffisamment chaud car lorsqu’on joue, on est immobile et le corps se refroidit vite – En été, s’il y a une climatisation c’est mieux) ». « essayez de garder votre calme en toute circonstances ; dites-vous qu’il y aura toujours des changements ou difficultés de dernière minute et qu’il faudra s’adapter. Dites-vous aussi qu’il y aura toujours des personnes mécontentes ; il faudra en tenir compte mais restez pragmatique ; » etc. Si vous n’avez pas l’impression très nette, à la lecture de ces morceaux choisis, d’être pris pour un imbécile fini (vous êtes un homme, pour mémoire), je vous trouve vraiment bon prince.

Budget. Certes, j’ai déjà évoqué cet aspect des choses mais les faits sont têtus et il me parait indispensable d’enfoncer le clou : un tournoi coute cher à organiser et équilibrer le budget, en l’absence de subventions, qui impliquent des demandes, tient du miracle. En particulier, les frais d’arbitrage (homologation du tournoi et rétribution des arbitres) constituent un poste non négligeable, tout comme la somme relative aux feuilles de parties. Pour les trophées, médailles et autres babioles, on trouve assez facilement des sites internet vendant des lots de coupes à prix raisonnables mais dès que vous cherchez des choses un peu spéciales pour les trois du podium, les prix grimpent très vite. Au final, la tendance actuelle à une baisse du pourcentage des inscriptions reversé en prix se justifie par des difficultés économiques générales et ce n’est pas la tasse de café à 1,20 € – ou moins – à la buvette qui viendra équilibrer le trou dans la caisse : de plus en plus de joueurs et joueuses apportent leur sandwich fait maison et leur thermos de café. Ces questions fondamentales, quand elles ne sont pas traitées par-dessus la jambe, sont totalement occultées par le guide. J’en veux pour preuve l’annexe budget, où ni les recettes/dépenses de la buvette, ni les recettes d’inscription ne sont prévues dans les lignes budgétaires. En revanche, il existe bien une ligne intitulée « reversion prix », ce qui ne laisse pas d’inquiéter quant au peu de sérieux avec lequel tout ceci a été conçu et rédigé et de douter de l’efficacité d’une demande de subvention basée sur un budget prévisionnel traité avec autant de légèreté, à moins, une fois encore, que vos relations à la tête de la FFE ne vous garantissent d’éponger les dettes qui se profilent à l’horizon. Ainsi, en terme d’aide ou de guide d’un comité d’organisation lambda, je pense que la mention « à revoir » s’impose a minima pour ce texte.

Pour terminer cette charge assumée contre un texte dont le piètre niveau intellectuel et informatif n’aurait sans doute pas mérité qu’on s’y attarde autant, (sauf à considérer le sujet comme d’importance eu égard aux statuts de l’association Échecs & Mixte !), examinons la conclusion, qui est un modèle du genre (sans jeu de mots). Pour une fois, je suis bien forcée d’abonder dans le sens du guide : « les détails ont envahi cette étude », alors que toujours en accord avec le guide « ce qu’il faut surtout retenir, ce sont les grandes lignes » dont nous avons vu qu’elles étaient totalement éludées. Cela dit, tout cela n’est pas si grave puisque le conseil principal est d’organiser « à votre manière, avec votre cœur et votre sensibilité et vous y parviendrez avec bonheur », ce qui signifie qu’en réalité, ce guide ne sert à rien de l’aveu même de la commission qui le signe et vous comprenez maintenant mieux le jeu de mots du titre de ce billet d’humeur.

Je me vois obligée de faire une proposition. Évidemment, je ne pense pas qu’un « guide à l’organisation des compétitions mixtes » soit utile ou indispensable, surtout s’il est destiné à fournir des conseils aussi sidérants que de prévoir des tournevis pour ces messieurs et des bâtons de rouge à lèvres pour ces dames en guise de cadeaux de bienvenue. Ainsi ma suggestion à la FFE tient-elle en un seul et unique point :

Retirer le plus vite possible ce guide qui ne fait pas honneur à l’institution qui le cautionne.

 

Isabelle Billard

  1. Pour ma part, j’adopterai dans ce texte les règles classiques du français, le masculin pluriel pouvant correspondre à un groupe d’individus uniquement masculins ou des deux sexes. []

4 opinions sur “Vide-mecum

  1. On peut lire dans le procès-verbal du dernier comité directeur de la FFE que la Direction Nationale des Féminines envisage entre autres :
    ‐ un partenariat avec l’entreprise Yves Rocher
    ‐ la création d’une gamme de produits féminins FFE

    Les compositions florales seront amorties et plus de problème de cernes pendant les tournois. C’est chouette, les échecs féminins, non ?

    Source : http://www.echecs.asso.fr/Ag/ComiteDirecteur/2015_CD37_09112015_PV.pdf

  2. Une petite question sur un passage du billet d’humeur:

    « j’ai le plaisir de vous informer que l’arbitre du tournoi est, sans discussion aucune, un homme »

    Qu’est-ce qui rend si évident que l’arbitre n’est envisagé dans le texte que comme un homme?

  3. Les trois termes que j’ai relevés dans le texte pour parler de l’arbitre sont : « l’arbitre choisi », « l’arbitre officiel » et « voir avec lui ». Bien qu’en français le nom commun arbitre soit masculin, deux de ces trois expressions peuvent admettre, sauf si l’on est puriste et que l’on préfère écrire « l’arbitre femme », un équivalent au féminin sous la forme : « l’arbitre choisie » et « l’arbitre officielle ». Pour la dernière expression, le féminin est évident et parfaitement licite: « voir avec elle ». Ainsi, il n’y a pas d’ambiguïté et les termes choisis réfèrent bien à un homme.

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